Si la piraterie a existé de tout temps, les corsaires sont apparus sous le règne de Henri II (1519-1559). C’est lui qui signa la première « lettre de course » dûment avérée. La flibuste a dès lors connu un essor quasi industriel directement lié à la conquête des Amériques et... à la cause des protestants. « L’aventure flibustière, française à ses débuts, se confond pour l’essentiel avec la cause huguenote, laquelle est souvent ignorée, en vertu du principe qu’il n’est jamais d’histoire que des vainqueurs. Combien savent que la flibuste fut essentiellement protestante, riposte du faible au fort, développée au long des guerres de religions par les réformés français, d’abord à l’initiative de Coligny, puis par les « gueux de la mer » à l’appel de Guillaume d’Orange ? »
Un décret du Pape, dès 1493, décida en effet que les conquérants espagnols et portugais avaient été les premiers à prendre pied aux Indes et que c’était la volonté de Dieu qu’ils en demeurent les seuls maîtres. On peut imaginer comment côté Français, Hollandais ou Anglais, ces rumeurs d’un « nouveau monde » ruisselant de pierres précieuses, ces annonces de la découverte de l’Eldorado, ont su exciter les convoitises... Tous ces bateaux revenant chargés de richesses... Qui pouvait sérieusement soutenir qu’ils étaient réservés aux Espagnols et aux Portugais par la volonté divine ? François 1er aura ce mot : “Qu’on nous montre le document signé de la main d’Adam” ! Les premiers corsaires seront encouragés par des hommes d’Etat avec un objectif dépourvu d’ambiguité : ne pas laisser les trésors de la Conquête aux préférés du Pape.
L’époque de la conquête des Amériques est aussi celle où émerge la Réforme. Les équipages pirates et corsaires, pendant plusieurs siècles, seront au cœur d’affrontements à la fois stratégiques, philosophiques et théologiques. Il s’y joue le rapport moderne à la liberté de culte, à la liberté de commercer, à la liberté tout court. Il s’y livre aussi des guerres coloniales. Les flibustiers peuvent être appréciés pour certains comme les premiers libertaires ; pour d’autres comme les précurseurs de l’ultra-libéralisme. Ce qui émerge de cette conquête et de ces batailles d’idées, c’est notre monde moderne et capitaliste mais peut-être aussi, les premières pratiques socialistes ou anarchistes.
Depuis peu, nombre d’historiens se sont attachés à revisiter la piraterie, qui jusqu’ici, était pour l’essentiel assimilée à des formes anciennes de terrorisme ou à des contes à dormir debout. Pirates et corsaires sont généralement connus par les contes pour enfants, ou les films à grand spectacle, de capitaines Crochet en Jack Sparrow. Les noms de Barbenoire et Barberousse sont passés à la postérité mais il est moins connu que des documents historiques existent en quantité suffisante pour qu’on puisse relater assez précisément leur vie réelle. Si quelques patronymes de forbans ont marqué les mémoires, combien se souviennent des Jean Fleury, Menjouyn de la Cabane, Vincent Bocquet ou Jean Ango ?
Des précisions ont émergé sur les conditions de vie et les aspirations de ces marins un peu particuliers, éclairant d’un jour surprenant le quotidien de très nombreux équipages pirates ou corsaires. Qui étaient-ils, comment vivaient-ils, comment s’organisaient-ils, pourquoi ce choix d’être hors la loi, ou au contraire, main dans la main avec les Etats d’alors ?
A l’opposé de la figure de la brute sanguinaire sans intelligence, on découvre des pratiques extraordinairement progressistes, des liens improbables avec les pouvoirs en place, la participation à de véritables guerres d’idées, du temps où les conceptions protestantes commençaient tout juste à se frayer un chemin à travers les pays d’Europe.
Vincent Glenn